1ère partie : une épique traversée...

Beaucoup de surfers sont devenus voyageurs par la force des vagues, poussés par la quête de leur « précieux », l'onde parfaite. Seule la dévorante passion du surfing peut pousser un individu normalement prudent et civilisé à s'exporter vers des contrées improbables, voire incongrues : no man's land aux températures polaires pour certains, pays aux conditions insalubres, minés par la malaria et/ou la famine, ou encore états en proie à la guerre civile pour d'autres... Mais tous pays fortement pourvus en breaks translucides !
Le Sri Lanka, ancienne colonie Britannique de l'Océan Indien autrefois appelée Ceylan, est un coin a priori pas trop craignos. A priori seulement, car selon les régions et les périodes, ça peut virer franchement flippant. Encore faut-il savoir où et quand l'on prend des risques pour sa vie ; et la santé mentale de ses proches qui découvrent au J.T. de 20 heures que l'Etat d'urgence vient d'être décrété dans le pays où leurs rejetons, à peine majeurs pour certains, viennent de s'envoler pour 5 semaines ! Récit d'un surftrip initiatique et fabuleux.
No More Rougning, let's go surfing 
L'idée de partir en surftrip au Sri Lanka nous est venue après que Vince (Vincent Chasselon, photo ci-dessus, en action sur la côte bleue), nous ait conté ses incroyables sessions sur le pointbreak d'Arugam Bay, alors encore peu connu des foules. Le bougre y était parti à plusieurs reprises, en pension complète chez l'habitant, dans un cadre reculé mais idyllique, à se goinfrer de ces interminables droites aux trois sections parfaitement définies.
Notre fine équipe était composée de Ben et Thomas Buchotte (le fameux), de Jean-Philippe alias Zorbec le Gras et des frères Daron (Dru, le benjamin, 18 ans à peine, et votre serviteur, doc Zedron). Nous étions affamés de surf comme après chaque année à « rougner » en méditerranée. Et oui, les surfers de la Grande Bleue et plus particulièrement les marseillais sont les plus grands « rougneurs » du monde. Le rougnage étant une discipline à part dans le surf, tout comme le big wave riding peut l'être pour certains... Sauf que le rougnage consiste à surfer n'importe quoi, à repousser les limites de l'insurfable, vers toujours plus petit et plus mou histoire de surfer un maximum en méditerranée ! Notre inspiration incontestable a toujours été Vince Chasselon, premier méditerranéen à figurer dans la presse surf nationale et le seul mec capable d'envoyer des énormes round house cutbacks dans les vagues moisies de 30cm du Prado Beach, à Marseille. Personnellement, j'ai toujours pensé que Vincent aurait pu être champion du monde de « rougne surfing ».
Ceci dit, malgré une prédisposition certaine pour cette charmante discipline, il arrivait toujours un moment dans la saison où nous criions de concert : « no more rougning ». Ce moment correspondait souvent aux vacances scolaires ou universitaires. Ou pas. Time to go camarades !
Envoleuh toaaaaaa !!! (comme dirait Jean-jacques)
Ainsi donc nous décollâmes mi-juillet 1998 de l'aéroport de Nice, chargés comme des mules et excités comme des puces. Rien à signaler hormis une «Shamanisation*» de belle facture réalisée par mes soins, à savoir un oubli du sac à pharmacie aux rayons X. Heureusement mon jeune frère le Dru a remarqué la bévue juste avant que l'on n'embarque. Nous aurions eu l'ai con sans anti-paludéens, répulsifs et autres moustiquaires... S'ensuivit un vol paisible, ponctué cependant par les classiques ennuis de « tuyauterie » de Tom, qui ne pût s'empêcher de faire partager les tribulations de sa vie intérieure à ses compagnons de route, nombreux en avion. Fort heureusement, les mignonnettes étaient là pour nous aider à trouver le sommeil. Sales gosses.
Premières sensations L'arrivée à l'aéroport de Colombo était pas mal. Le gars qui devait venir nous chercher n'était pas là, classique, et une horde de chauffeurs plus ou moins improvisés nous sautaient dessus pour proposer leurs services, plus ou moins compétitifs. Impression d'être des dollars sur pattes. Ca pousse, ça crie, ça sort des pancartes en carton de toutes part. Un peu en loose, nous parvînmes tout de même à trouver un gus pour nous mener à bon port. Il faut savoir que notre destination, Arugam Bay près de Pottuvil, se situe à l'extrême Sud-Est de l'île et que l'aéroport de Colombo est de l'autre côté, donc relativement éloigné. Surtout, il faut savoir que la minorité Tamoule (à majorité Hindouiste) livre une guérilla farouche aux forces armées officielles dans certaines régions du Sri Lanka et en particulier dans le Nord et le Sud-est du pays. La majorité des Sri lankais étant quant à elle d'origine Cinghalaise, pratique le culte Bouddhiste et tient les rennes du pouvoir politique et économique. Notre chauffeur, que l'on appellera ici « Jo » était Cinghalais. Pour être honnête, on l'avait un peu choisi par défaut, du fait de notre chargement imposant, de l'éloignement et de la nature de notre destination finale. Jo n'avait pas l'air franc du collier, arborait néanmoins un superbe sourire commercial sans trop de dents, et semblait peu téméraire. Effectivement.

En passant par les montagnes...
Jo avait une attitude bizarre. Tantôt excité et jovial, tantôt peu coopératif et taciturne. Il avait répondu « yes » à la question « do you speak english » mais ne pitait absolument rien à ce qu'on lui disait. En réalité, Jo le cinghalais les fouettait grave à l'idée de faire une excursion dans une zone contrôlée par les Tamouls. Ce qui a fait que le voyage nous parut parfois long et pénible.
En effet, lorsque Jo comprit réellement où nous allions, soit un certain temps après que nous soyions partis de l'aéroport, il devint tout transé*. Imaginez un type qui s'arrête prier à tous les autels Bouddhistes qui bordent la route ! Un arrêt toutes les 5 minutes ! Et plus on s'éloignait de la capitale plus il priait longtemps. Quand il s'arrêta faire changer tous les pneus de son Nissan défoncé à nos frais, l'ambiance se raidit. Surtout que la nuit tombait et qu'on n'avait aucune idée de l'endroit où l'on se trouvait. Nous lui avons dit d'aller se faire un twist lui et ses pneus, (en termes choisis, les mains ont la parole). Dru, notre benjamine mascotte, ne prononçait plus un mot. Il était devenu comme aphone à la sortie de l'avion. Il hallucinait ! Il faut dire que l'ambiance dans le mini van était surréaliste, car le Sri Lanka est un pays surréaliste, surtout pour les jeunes bleus que nous étions à l'époque. « La route dans la jungle ! Des éléphants et des singes sur la route »!
La route constitue l'unique axe de vie dans un pays où la jungle est omniprésente et où la population, toujours plus nombreuse, s'y presse, commerce ou palabre en jouant au Carum (sorte de billard Sri Lankais, excellent). La circulation y est des plus rock n'roll. Outre l'utilisation immodérée du klaxon, les Sri Lankais, qui conduisent à gauche, semblent ignorer les inconvénients d'un décès prématuré. Ils s'en foutent, ils ont plein de vies ! Nous crûmes donc passer de vie à trépas en maintes occasions. La plus mémorable fût cette sortie de route impromptue alors qu'un énorme camion venait en face, klaxonnant comme un fou. Au Sri Lanka, les priorités s'établissent en fonction de critères simples : la taille du véhicule et l'inconscience de son conducteur. Ignorant cette règle de base, notre chauffeur attendit crânement le dernier moment pour « céder » le passage au mastodonte rugissant. Comme la route n'était pas bien large, notre mini-van continua sa course sur la piste attenante, manquant d'écraser moult piétons et animaux... Chaleur. Pour le coup, le Dru, qui n'avait toujours pas recouvré l'usage de la parole, choisit d'exprimer ses émotions grâce à un rictus et à une couleur de visage appropriés, genre très figé et ultra blême. Jo, qui commençait vraiment à nous gonfler, se fit copieusement incendié par tout le reste de l'équipe.
Et oui, des champions y'en a partout, et il nous sembla qu'on avait hérité du plus gros crétin du Sri-lanka (complètement cinghlais ah ah ah), ne manquant jamais une occasion pour essayer de nous taper des dollars, roulant tantôt à deux à l'heure sans raison, tantôt à 100 au milieu de la foule, flippé comme c'est pas permis... Nous manquâmes de le sacrifier à Vichnou (ou à un de ses potes) quant nous découvrîmes que l'olibrius ne faisait pas du tout route vers notre destination. Il a vraiment failli se prendre une rouste de la part d'un Zorbec excédé quand il refusa de reprendre le volant après une nuit passée dans un hôtel au milieu des montagnes. Rouste qui eût été doublement méritée : d'abord le trajet entre l'aéroport et Arugam Bay s'effectue en principe en une journée; ensuite il voulait nous lâcher au milieu de nulle part en ayant empoché tout l'argent de la course en avance !
La situation dégénéra à tel point que les employés de l'hôtel durent intervenir et jouer le rôle de médiateur entre nous et Jo. Il accepta finalement de reprendre la route non sans ronchonner. Nous nous aperçûmes plus tard que les nombreux détours et contournement effectués, ne servaient à rien d'autre qu'à faire durer le voyage et augmenter ses honoraires, dépassant déjà largement les tarifs usuels... *shamanisation : action de faire le shaman. Ici : faire n'importe quoi. On peut shamaniser avec ou sans l'aide de psychotropes.
*transé : être en transe au sens de pas tranquille du tout, très perturbé. On peut être transé de naissance ou à l'aide de psychotropes, au titre des effets indésirables.
Fin de la première partie...

